Esdras 6, 1-5 + 14-22

Esquisse d’une théorie du sacrifice

Père Roland de Vaux

Les Institutions de l’Ancien Testament, Tome II, p. 342s

De la destruction sur l’autel de la victime immolée ou des produits  offerts, on peut proposer deux raisons qui se complètent l’une l’autre. La première est que cette destruction est le seul moyen de rendre l’offrande inutilisable, d’en faire vraiment un don irrévocable. Cela rejoint une idée plus générale : tout ce qui est consacré à Dieu doit être soustrait à l’usage profane et les analogies se retrouvent dans d’autres rites et dans d’autres religions : les vases qui ont servi à une libation sont brisés, les offrandes votives sont jetées dans une source ou un puits, ou dans la mer.

La seconde raison est que cette destruction est le seul moyen de donner l’offrande à Dieu en la faisant passer dans le domaine de l’invisible. C’est ce qui est manifesté d’abord par le vocabulaire : offrir un sacrifice se dit faire approcher ou faire monter, et le sacrifice ‘olah, en hébreu, signifie ce qui monte. Cela est manifesté plus clairement par les rites : il y a un rapport nécessaire entre le sacrifice et l’autel, qui est le signe ou le rappel d’une présence de Dieu et un instrument de médiation entre Dieu et l’homme. C’est sur l’autel que l’on a déposé la part des offrandes qui revient à Dieu. Le rôle du sang, élément vital, est particulièrement important : dans tout sacrifice, on le répand autour de l’autel ; dans les sacrifices d’expiation, on en frotte les cornes de l’autel ; dans les sacrifices pour le péché du grand prêtre ou du peuple, on en asperge le voile qui ferme le Saint des Saints, demeure de Dieu. Au grand jour des Expiations, dans le Saint des Saints lui-même, on asperge, avec ce sang, le propitiatoire qui est le siège de la présence divine. Le reste de la part de Dieu est consumé, brûlé sur l’autel, il se spiritualise en quelque sorte et monte vers Dieu en fumant. Ainsi l’offrande est mise en contact avec les symboles de la présence de Dieu, elle est approchée le plus possible de Lui.

De ce point de vue, l’holocauste, dont l’offrant ne reçoit rien et où tout est brûlé, peut être considéré comme le sacrifice parfait. Mais le don ne représente qu’un aspect du sacrifice.