Matthieu 20, 1-16

Les ouvriers de la vigne

Père Jean Radermakers

Au fil de l’évangile selon saint Matthieu, p. 262s

Dans l’Ancien Testament, la vigne représente le peuple d’Israël, objet de la sollicitude et du jugement de Dieu. Comme dans la parabole de l’ivraie, il semble bien que la vigne, ici, désigne une réalité plus vaste que l’Israël historique. En effet, la réalité du Royaume est ouverte à tous (les ouvriers sur la place), et à tout moment (les différentes heures du jour). Encore faut-il, pour y entrer, recevoir l’appel personnel du maître de maison dans lequel nous voyons se profiler le Fils de l’homme. La parabole le montre soucieux de procurer du travail à des ouvriers qui en manquent, à moins plutôt qu’il nese préoccupe d’ouvrir sa vigne à tous.

A l’heure de la paye, tous reçoivent le même salaire, celui qui avait été convenu dès le matin avec les premiers. Ceux-ci pourtant, en voyant les autres recevoir autant qu’eux, crient à l’injustice. Spontanément, nous sommes tentés de les imiter, car cette façon d’agir du Seigneur de la vigne bouscule nos échelles d’évaluation d’une rétribution équitable et choque décidément notre sens de la justice sociale. Mais en transposant nos normes et nos tarifs sur le plan du salut, nous posons mal le problème : dans le Royaume, en effet, il n’est pas question de mérites personnels évalués au nombre d’heures de travail. Il s’agit avant tout d’accueillir une grâce : celle d’être embauché à la vigne, ou d’être appelé au Royaume. L’important, aux yeux du Seigneur, n’est pas de peiner longtemps ou de trimer dur, c’est d’accepter de travailler à sa vigne.

La réponse du Seigneur aux ouvriers mécontents manifeste la libéralité divine qui fait à tous le même don extraordinaire et gratuit qui s’appelle le salut. L’amour de Dieu atteint tous les hommes : il ne fait pas de différences. L’essentiel est de l’accueillir, et seuls ceux qui sont petits, ceux qui comprennent le retournement évangélique ne mesurent plus la bonté de Dieu aux barêmes de la justice distributive, mais acceptent la gratuité de l’amour. Il n’y a plus de grands et de petits, de premiers et de derniers, au sens humain, car tous sont égaux dans l’amour unique dont Dieu aime chacun. Le salaire est donc à la fois toujours le même et toujours différent : le même parce qu’il ne peut être que Jésus lui-même, différent car il dépend de l’accueil de chacun. Les petits devant Dieu ont à devenir petits devant leurs frères : au regard de la bonté de Dieu, on ne peut plus regarder son frère d’un œil méchant.