Qohèleth 3, 1-23
Une méditation sur le temps
Anne Marie Pelletier
Lectures Bibliques aux sources de la culture occidentale, p. 218s
A la racine du désenchantement, l’expérience que l’homme fait du temps a certainement pour Qohèleth un rôle déterminant. A vrai dire, cette question court d’un bout à l’autre du livre, dès l’ouverture. Un passage célèbre, le chapitre trois, texte que nous venons d’entendre, expose cette complexité du temps, à laquelle le vocabulaire, en sa variété, fait écho, même si nos traductions écrasent malheureusement un peu cette subtilité : Il est un moment pour tout, et un temps pour toutes choses sous le ciel : un temps pour enfanter et un temps pour nourrir, un temps pour planter et un temps pour arracher le plant…
Tantôt, c’est du temps chronologique, quantitatif, qu’il est question ; tantôt, c’est un temps favorable ; tantôt enfin un temps de Dieu, temps total, qui sert d’horizon au temps de l’homme, mais que celui-ci ne peut saisir, ni comprendre.
Sur fond de ces distinctions, le texte énonce tout d’abord qu’il y a des temps dans le temps. L’homme ne peut prétendre vivre simplement dans l’instant. Non seulement sa vie s’enracine dans ce qui précède l’instant, mais l’instant présent marche nécessairement vers l’instant de demain. A la différence de l’animal rivé à l’instant, l’homme connaît l’épaisseur du temps. Aussi doit-il respecter cette configuration, vivre cette successivité, consentir avec réalisme à penser sa vie.
Les mêmes versets déclarent qu’il existe une adéquation de certains temps et de certaines actions. Tout moment n’est pas bon indifféremment pour tout. Le sage est celui qui sait apparier temps et actions, repérer le moment favorable.
Enfin, et c’est peut-être la plus amère leçon, ce texte montre aussi les temps du temps placés, les uns par rapport aux autres, dans un rapport de contraires : enfanter appelle mourir, planter entraîne arracher le plant, aux pleurs succède le rire. Ou aimerait que cette successivité montre toujours un mal suivi d’un bien et donne ainsi la force de vivre le premier. Mais le texte ne contient pas semblable consolation : On cherche aussi pour perdre, dit-il, et haïr vient après aimer. Séries d’actions qui finalement s’annulent, d’où la question : Quel intérêt a-t-on à la peine qu’on prend ? Probablement y a-t-il en tout cela une logique supérieure, cachée dans le dessein de Dieu, loin de l’absurdité apparente des choses ; mais cette vision du temps complet est cachée à l’homme : L’homme ignore l’avenir, énonce plusieurs fois Qohèleth.
