Joël 2,12-27

« Déchirez votre cœur et non vos vêtements »

Père Guy Lafon

« Déchirez votre cœur… », VS 108 (1963), p. 173s

            Déchirez votre cœur…, tel est l’appel brutal que nous adresse l’Eglise, au nom de Dieu, sous de multiples formes. Mais nous risquons toujours de rester sourds à cette insistance. Pourquoi ? Parce que nous n’aimons pas nous reconnaître pécheurs. Nous savons bien, sans doute, que notre conduite n’est pas toujours nette, que nous avons beaucoup de fautes à nous reprocher. Nous en convenons. Mais nous ne sommes pas persuadés que ces choses-là précisément doivent être prises au sérieux. Nous croyons qu’il suffit de les avouer en passant, au besoin d’en dresser une liste exacte à quelques moments choisis de l’année. Mais nous ne croyons pas être vraiment engagés par ce regret que nous disons avoir. En tout cas, nous n’estimons pas qu’il doive nous déchirer le cœur.

            En vérité, nous craignons de nous écraser nous-mêmes si nous jetons un regard lucide sur nos actes. Nous redoutons que la vérité nous accable. De fait, il n’est pas commode de vivre en sachant qu’on est pécheur. La peur qui nous retient porte en elle une juste intuition.

            Les pharisiens étaient, eux aussi, des hommes religieux. On peut penser que l’habitude de l’examen de soi-même les avait conduits à connaître qui ils étaient. Mais ils se gardaient bien de faire de cette science-là une pièce fondamentale de leur vie. Ils avaient trop peur de désespérer d’eux-mêmes, s’ils regardaient vers leurs fautes. Secrètement, sans même s’en rendre compte, ils avaient placé en eux, et seulement là, le principe même de toute leur force. Dans ces conditions, ils ne pouvaient plus attacher la moindre attention à leur faiblesse : ils auraient cru se ruiner, se détruire eux-mêmes. On ne consent pas à déchirer un cœur, qui est à lui-même son seul appui. On fait tout, au contraire, pour le maintenir solide et fermé.

            Déchirer son cœur n’est donc pas une petite affaire, le geste d’un moment sitôt qu’on l’a fait. C’est une disposition habituelle de notre vie. Oui le chrétien véritable vit avec un cœur déchiré, toujours ouvert. Il sait de quoi il est capable ; il n’aime pas le mal qu’il fait, et il n’oublie jamais qu’il ne l’aime pas. Il est comme béant devant Dieu, mais sans crainte que son Dieu l’écrase, car il sait que sa force qui vient de son Père, comme un fils se souvient de qui il tient sa vie. Pour lui, Dieu est semblable à un homme aux bras toujours ouverts qui court se jeter à notre rencontre et nous embrasse longuement, quand nous revenons vers lui.