Siracide 7, 22-36

« Ne sois pas hésitant dans la prière »

 Georges Bernanos

Journal d’un curé de campagne, p. 1111s

Nous nous faisons généralement de la prière une idée absurde ! Comment ceux qui ne la connaissent guère, peu ou pas, osent-ils en parler avec tant de légèreté ? Un trappiste, un chartreux travaillera des années pour devenir un homme de prière, et le premier étourdi venu prétendra juger de l’effort de toute une vie ! Si la prière était réellement ce qu’ils pensent, une sorte de bavardage, le dialogue d’un maniaque avec une ombre, serait-il croyable que des milliers d’êtres y trouvassent jusqu’à leurs derniers jours une dure, forte et plénière joie !

Oh ! Sans doute, les savants parlent de suggestions. C’est qu’ils n’ont sûrement jamais vu de ces vieux moines, si réfléchis, si sages, au jugement inflexible, et pourtant tout rayonnants d’entendement et de compassion, d’une humanité si tendre. Par quels miracles, ces demi-fous, prisonniers d’un rêve, ces dormeurs éveillés, semblent-ils entrer plus avant chaque jour dans l’intelligence des misères d’autrui ? Etrange rêve, singulier opium qui, loin de replier l’individu sur lui-même, de l’isoler de ses semblables, le fait solidaire de tous, dans l’esprit de l’universelle charité !

Hélas ! On en croira sur parole des psychiatres et l’unanime témoignage des saints sera tenu pour peu ou pour rien. Ils auront beau soutenir que cette sorte d’approfondissement intérieur ne ressemble à aucune autre, qu’au lieu de nous découvrir à mesure notre propre complexité, il aboutit à une soudaine et totale illumination, qu’il débouche dans l’azur, on se contentera de hausser les épaules. Quel homme de prière a-t-il pourtant jamais avoué que la prière l’ait déçu ?