Matthieu 13, 1-23

La parabole du semeur

Pierre Bonnard

L’évangile selon saint Matthieu, p. 191s

Sur les six versets de la parabole, quatre décrivent l’échec des semailles ; ce fait statistique, commun aux trois synoptiques, fait apercevoir la pointe du récit. Dans le plan de Matthieu, on doit rapprocher ces trois échecs des récits précédents insistant sur la résistance rencontrée par Jésus au sein même de son peuple. En effet, le caractère commun à tous ces échecs, c’est qu’ils sont dus à un élément destructeur qui anéantit une germination qui avait bien commencé (les oiseaux, le soleil, les épines). L’accent ne porte pas tellement sur les terrains en eux-mêmes que sur l’anéantissement de la jeune plante par des forces contraires. Au niveau de la vie agricole palestinienne, rien n’était plus naturel, les champs se confondaient  avec les endroits incultes du sol. Mais, si le semeur est Jésus, ces échecs répétés ne contredisent-ils pas radicalement sa prétention à être revêtu de l’autorité messianique ? Peut-on mettre ensemble les deux idées d’autorité messianique et d’échec ? Telle est, semble-t-il, la question posée par le corps de la parabole ; les foules qui entendaient Jésus ne pouvaient pas se poser une question plus grave à son sujet, et il fallait qu’elles se la posent.

La réussite exceptionnelle racontée à la fin de la parabole n’a pas pour but de faire oublier les pertes sèches. Certes, au niveau de la vie palestinienne, un paysan pouvait se contenter d’un tel résultat. Mais au niveau des auditeurs de Jésus et surtout de Matthieu, comment accepter l’idée qu’il y aura une récolte, mais au travers de pertes considérables ?

Que devaient entendre les auditeurs de Matthieu ? Loin de supposer que la parabole était parfaitement claire, bien stupides seraient ceux qui ne la comprendrait pas, cette formule jette comme un défi aux auditeurs : vont-ils comprendre ce que la foi seule pourrait leur faire comprendre ? Sans d’abord nous préoccuper de l’explication que Matthieu nous donne de cette parabole, mais tenant compte du contexte narratif dans lequel Matthieu l’a placée, nous pourrions résumer la parabole en ces mots : tout comme le semeur palestinien fait son œuvre au travers de difficultés nombreuses, et le plus souvent victorieuses, le Règne de Dieu inauguré par Jésus ne s’établira qu’aux travers de nombreux et impressionnants échecs. Et c’est là, précisément, ce que, ni les pharisiens, ni les foules, ne pouvaient comprendre. L’accent principal ne porte donc pas sur l’éclatante victoire finale, malgré les échecs actuels, comme si ces échecs n’avaient guère d’importance, ni d’abord sur l’exhortation à bien recevoir la Parole, c’est-à-dire à croire, ni sur la manière dont chacun doit assurer par sa bonne volonté le résultat de la bonne nouvelle, ni sur l’idée que l’efficace des paroles de Jésus dépend des dispositions de ceux qui les écoutent, mais sur le fait que Jésus et le Royaume devait être étouffés avant la victoire de la fin des temps.