Matthieu 14, 22-33

« Il se rendit dans la montagne, à l’écart, pour prier »

Madeleine Delbrel

Nous autres, gens des rues, p. 83s

            Recevoir dans notre vie le message évangélique, c’est laisser notre vie devenir, au sens large et réel du mot, une vie religieuse, une vie référée, une vie rattachée à Dieu. La révélation essentielle de l’Evangile, c’est la présence dominante et envahissante de Dieu. C’est un appel à rencontrer Dieu et Dieu ne se rencontre que dans la solitude. A ceux qui vivent chez les hommes, il semblerait que cette solitude soit refusée.

            Ce serait croire que nous précédons Dieu dans la solitude : c’est lui qui nous attend. Le trouver, c’est la trouver, car la vraie solitude est esprit et toutes nos sollicitudes humaines ne sont que des acheminements relatifs vers la parfaite solitude qui est la foi.

            La vraie solitude, ce n’est pas l’absence des hommes, c’est la présence de Dieu. Mettre sa vie en face à face avec Dieu, livrer sa vie à la notion de Dieu, c’est bondir dans une région où nous sommes faits solitaires. C’est la hauteur qui fait la solitude des montagnes et non le lieu où sont posées leurs bases !

            Si le jaillissement de la présence de Dieu en nous s’exhausse dans le silence et la solitude, elle nous laisse posés, mêlés, radicalement unis à tous les hommes qui sont fait de la même terre que nous. A celui qui consent à cette rencontre solitaire avec Dieu, Dieu donne en surplus la solitude de l’homme. Il nous fait comprendre que, soustraction faite de ses dons, de ses impulsions, de ses vouloirs, il ne reste plus qu’une sorte de pâte commune faite d’un même néant, et d’un même péché où l’homme ne voit dans les autres hommes qu’un triste et monotone prolongement de lui-même.

            Sur cette boue uniforme, les seules distinctions discernables sont les volontés rédemptrices et créatrices de Dieu. Elles appellent nos enthousiasmes et nos amours. Mais nous les voyons trop couler de lui, elles ne nous distraient pas de lui, elles étendent sur le monde entier sa solitude.