Esdras 9,19+15 – 10,5

La rupture des mariages mixtes

Père Philippe Abadie

Les quatre livres d’Esdras, CE 180, p. 19s

Dans le chapitre 9, le dernier de son livre, Esdras met en scène l’épisode dramatique en lequel ce dernier rompt les mariages mixtes afin de préserver la légitimité de la semence sainte.

La situation qu’Esdras trouve lors de son arrivée à Jérusalem n’est pas sans rapport avec la situation vécue jadis par les Hébreux entrant dans le pays : la terre est occupée par des populations étrangères qui la souillent. Le terme abomination qui les caractérise appartient lui-même au vocabulaire théologique du Deutéronome où il dénonce l’idolâtrie provoquée par des mariages contractés avec des épouses étrangères. Il serait faux cependant d’y voir un écho historique réel, cela procède plutôt de l’idéologie du livre qui est de construire la restauration judéenne sur le modèle de l’Exode. C’est dans ce cadre que débute la confession des fautes par Esdras. De par sa structure, cette prière s’apparente aux psaumes de pénitence collective, ponctuée par la récurrence de l’expression et maintenant. Tout commence par l’aveu que la faute collective est en rapport avec les malheurs présents. Par contraste, vient l’évocation des miséricordes divines advenues dans un passé tout proche. Dès lors, la faute confessée n’en apparaît que plus grande, elle invite à une conversion collective.

L’un des caractéristiques principales de cette prière, est de ne pas réduire Esdras à la seule posture d’intercesseur pour les coupables, il se rend solidaire aussi du péché collectif jusqu’à s’identifier à la communauté elle-même. Dès lors toute l’histoire depuis ses origines est perçue sous l’angle d’une entière infidélité. Un tel effet de globalisation ne distingue plus entre le péché des pères qui appartient au passé et l’innocence de la génération présente. Il n’y a plus de passé innocent, ni de génération victime d’un poids immérité : la faute recouvre tout comme au temps du Déluge, jusqu’à dépasser nos têtes et atteindre les cieux.

Par un jeu de contraste, les versets 8-9 introduisent le récit des grâces reçues de Dieu, à commencer par le retour des exilés il y a peu de temps. L’énoncé des faveurs divines dans la prière d’Esdras offre ainsi une relecture cryptée de la première partie du livre qui, commençant avec le retour des déportés, s’achève avec la dédicace du Temple reconstruit.